La mise en image de Plus Grandir marque une révolution dans la conception de cet outil promotionnel qu'est le clip. En effet, c'est la première fois, en 1985, que les français découvrent grâce au savoir-faire de Laurent Boutonnat, un véritable court-métrage en guise de clip. Plusieurs éléments vont dans ce sens:
- présence d'un générique au début et à la fin (du jamais vu pour un clip francophone!)
- budget digne d'une petite production (38150 euros), financé en partie par la nouvelle maison de production, Polydor
- un tournage cinémascope en 35mm (réservé jusqu'ici aux seules productions cinématographiques)
- 5 jours de tournage (4 aux studios Sets à Stains, et 1 au cimetière de Saint-Denis)
- une durée de 7'32 min
- un story-board, établi par Mylène elle-même...
Le clip débute par l'angoissante première note de l'instrumental Cendres de lune. On découvre alors les noms en rouge vif du réalisateur et de la maison de disque, bien sûr celui de l'interprète et le titre même de la chanson, ainsi que ceux des différents techniciens (dont déjà le fidèle Jean-Pierre Sauvaire). Le fond gris se meut par un travelling horizontal, qui nous fait comprendre que nous étions face à une tombe. On découvre alors des bas de jambe tous de noir vêtus (chaussures, collants, jupe... puis ensuite long manteau), précédés par deux gigantesques roues. Notons déjà la remarquable succession des tombes vues de dos et ceux des pieds en marche, comme si déjà la jeune femme que l'on devine s'avançait d'elle-même vers la mort qui l'attend (symbole du temps qui passe, et de l'échéance dernière).
Lorsque la caméra remonte au niveau de la tête de la jeune femme (dont on ne peut observer ici que la courte coupe) celle-ci s'engage avec son vieux landau (vide!) dans une allée perpendiculaire. Le vent la décoiffe un peu, et pour ramener sa veste sur son épaule, elle glisse une main gantée d'un rouge qui tranche avec son habit noir. La jeune femme secoue sa tête, attarde son regard sur quelques tombes, se protège du froid et des feuilles mortes de l'automne qui tombent sur son landeau. L'illustration de l'instrumental Cendres de lune se termine ici.
Ses yeux s'écarquillent soudain lorsqu'elle arrive au niveau d'une tombe quelque peu désertée, où est inscrit "Mylène Farmer Plus grandir". Une petite plaque seule est posée sur la tombe, où est représentée un ange. Il faut savoir que les plaques portant cette illustration ne sont destinées qu'aux enfants, que le destin a fait mourir si jeunes. Si l'on agrandit le plan, on peut de sûrcroit déchiffrer l'inscription "A notre petite-ange" (formulation quelque peu hérétique puisque les anges n'ont pas de sexe, et que par défaut on parle d'eux au masculin, alors que cette plaque est formulée au féminin). Ici, donc, c'est bien l'enfance de Mylène Farmer qui est morte (une illustration du "trou noir" évoquée déjà par le dernier couplet de la chanson?). Dès lors, la première note de Plus grandir retentit, et un gros plan sur le visage de la chanteuse nous la fait paraître troublée. Un fondu entre sa figure et un décor tout autre nous laisse imaginer que nous accèdons alors aux souvenirs qu'elle se remémore.
Le spectateur découvre de suite une pièce inquiètante. Vaste, elle est meublée à l'ancienne, des toiles d'araignée nombreuses et les vitres en éclat laissent penser à une demeure depuis longtemps inhabitée (illustration des peurs enfantines d'être abandonné?). Mais il n'en est rien, puisque une jeune personne en pyjama en soie rouge est blottie sur son lit, la tête enfouie contre une poupée au sourire triste. Le spectateur est alors pris à parti, puisque c'est son arrivée qui fait lever la tête à la jeune fille, qui le regarde pour le coup avec surprise, comme si elle avait été "découverte". Aussitôt, elle tente de cacher le sang qui recouvre les commissures de ses lèvres. L'origine de ce saignement est un mystère, même si on peut envisager ici une référence aux premières règles des adolescentes, souvent mal vécu. Déjà la petite fille commence à quitter son enfance...
La jeune femme s'empare ensuite violemment de sa poupée (conçue et fabriquée pour information par Max Gautier, le père de Mylène lui-même!), l'embrasse subrepticement sur la bouche (ou la face, l'aviez-vous remarqué?), puis, dans un moment proche de l'hystérie, la secoue avec frénésie avant de la noyer dans un bassin rempli d'eau. Ce meurtre symbolique signifie à la fois la prise de conscience par la chanteuse de la fin de son enfance (et donc le renoncement à ses jeux), mais aussi un dégoût pour cette poupée qui lui renvoie un reflet opposé à sa décrépitude: en effet, la poupée, elle, ne vieillira pas, devenant un objet d'aversion pour sa propriétaire.
On retrouve le temps du premier refrain la jeune femme agenouillée, un cierge à la main, devant une petite Vierge en plâtre. Réclame-t-elle le pardon pour le crime qu'elle vient de commettre, ou émet-elle simplement le voeu de ne plus grandir? Toujours est-il que cette invocation à une puissance surnaturelle l'émeut particulièrement, alors qu'on retrouve la poupée assise, esquissant un grand sourire par opposition à la courbe initiale de ses lèvres.
Sans doute apaisée par sa confidence à la Vierge, la jeune femme repose dans son lit, accompagnée d'une petite souris. L'orage gronde fortement dehors, laissant présager un évènement terrible. Et en effet pendant son sommeil, la porte de la chambre s'ouvre, un homme s'introduit et s'avance d'un pas déterminé vers sa future victime. Celle-ci a à peine le temps de se réveiller, de se redresser (faisant s'enfuir le rat), et de comprendre la situation, que son agresseur empêche toute tentative de fuite. Malgré les débattements de la jeune femme, il commence à la dénuder, et découvre un sein généreux qu'il empoigne quelques secondes... Un plan, on le devine, qui aura malheureusement apporté de l'eau au moulin de certains censeurs.
Le pont musical arrive, où la Vierge devient mobile pour se cacher les yeux (impuissance de Dieu face à la corruption de l'innocence), où la jeune femme devient consentante dans cette relation sexuelle (glissement de la langue sur les lèvres), et où deux nonnes de petite taille assistent au "spectacle" avec des figures outrées, mais sans pour autant venir y mettre un terme. L'homme quitte ensuite simplement le lit.
La scène suivante, on retrouve la jeune femme coursée par les deux religieuses. Laurent Boutonnat confiait à l'époque avoir mis pas mal de souvenirs de son séjour scolaire chez les Jésuites dans ce clip. On peut également soupçonner un jeu de mots sur les "nonnes naines". Ces personnes de petite taille symboliseraient l'accomplissement du voeu de ne "plus grandir" (prière que Mylène adressait à la Vierge précédemment); en effet, elles n'ont pas vécu l'acte sexuel (étant religieuses).
Ces jeunes vierges vont donc condamner le consentement de la jeune chanteuse, qui, elle, aura grandi suite à ce coït. Ce n'est peut-être d'ailleurs pas pour rien qu'on la trouve sur-marquillé, avec un rouge à lèvre plus seyant, et du fard à paupières bleu. Elle est simplement devenue femme... Mais le plaisir vécu contredit aussitôt la morale religieuse, et les deux soeurs font réciter à la jeune femme ses Pater et Ave Maria tout en lui infligeant des châtiments corporels (que Boutonnat dénonce ici implicitement). On sent cependant dans le regard des deux nonnes une sorte de jalousie vis-à-vis de leur victime, et c'est peut-être le paradoxe de ceux qui sacrifient leur vie à leur Dieu: condamner chez les autres des désirs qu'ils éprouvent au fond d'eux-mêmes.
Suite à ce "passage à tabac", Mylène demeure seule, prostrée, se tenant le ventre (voire image ci-bas). Ce maintien peut paraître inquiétant, car même si cela est filmé de manière implicite, il semblerait que la nouvelle adulte fasse une fausse couche suite aux violences qu'elle vient de subir (réminiscence du texte de L'annonciation, où, comme nous l'avons vu, sous prétexte faussement religieux, des faiseurs d'ange mettent fin à la vie de l'embryon). Cette évocation cachée révèle ici tout l'art de Laurent Boutonnat dans sa manière de filmer.
Face à cette tragédie, Mylène rentre dans une crise de folie encore plus grande que la première. Si suite à ces premières règles, elle noie sa poupée, ici suite à son premier acte sexuel et la perte de son enfant, elle va carrément la guillotiner à l'aide d'un hachoir! Cette très grande violence marque un adieu définitif à son enfance.
Libérée de ses craintes premières, la jeune adulte tournoie alors légèrement, et commence enfin sa véritable vie. Dans cette danse, les toiles d'araignée et les rideaux recouvrent par moments son visage, et on découvre alors Mylène considérablement vieillie (le masque est d'ailleurs assez réussi), les gestes de moins en moins souples, jusqu'à ce qu'elle soit trop vieille pour de nouveau se déplacer. Preuve de cette vieillesse, on retrouve la poupée enfouie sous des toiles d'araignées (faut le voir). On l'observe alors derrière une fenêtre, paralysée (voire le tremblement sénile de sa main), rejointe par une colombe, symbole de la paix, et donc ici peut-être de la mort.
La femme en noir réapparaît, jette un dernier regard dédaigneux sur la tombe de celle dont on vient de suivre la vie, et lui jette non-chalamment le petit bouquet de fleurs coupées qu'elle tenait jusqu'ici. Elle repart finalement avec son landeau, et le dernier plan nous montre la poupée, vivante, adressant un sourire au spectateur. La vie aura en effet eu raison des tourments subis, et ce qui est enterré ici, c'est bel et bien le souhait de ne plus grandir...
Le générique final, austère, nous dévoile un nouvel instrumental, qu'on ne retrouvera nulle part ailleurs.
Malgré sa beauté, le clip de Plus grandir sera censuré par plusieurs chaînes, qui désapprouveront et masqueront la scène du viol, ainsi que la violence des petites nonnes. Peu importe, cette production est la première qui résulte de l'osmose Boutonnat-Farmer, et dès le single suivant, leur collaboration leur permettra d'atteindre une gloire bien méritée!