Interpréter une oeuvre, quelle qu'elle soit, n'est pas une prétention à en saisir le sens le plus profond... L'art se passe d'ailleurs merveilleusement bien de la notion de vérité. Mylène Farmer l'aura bien compris: comme Oscar Wilde, son oeuvre aborde les thèmes de l'éthique (qu'elle soit collective: valeurs, religion, tabous... ou qu'elle soit personnelle: réalisation de soi, émotion, relation à l'autre...), et de l'esthétique, mais jamais de l'autre sphère de l'expérience humaine, à savoir la logique.
Une analyse de Maman a tort ne serait par conséquent qu'une nuance de vécu: le passé, la sensibilité de chacun sont autant de prismes qui filtreront différemment la lumière de l'oeuvre... Les analyses personnelles qui pourraient suivre sur ce blog n'ont par conséquent une nouvelle fois aucune prétention à ne pouvoir être contredites.
Ce titre prend les apparences d'une comptine enfantine, pour émettre un message quand à lui polisson mais beaucoup moins enjoué...
Remarquons déjà que le premier mot de toute la carrière de la chanteuse, débute par "un". Un joli départ donc, qui se poursuit par un comptage jusqu'à huit (sans jamais dépasser ce chiffre). Egalement le premier nom évoqué est celui de "maman", là où les enfants commencent généralement par le plus facile "papa"...
Maman a tort comporte différents couplets et un refrain, puis se termine par un couplet-refrain. Peu de personnes ont remarqué la structure très intéressante de ce texte: couplet enjoué-couplet triste-refrain, couplet enjoué-couplet triste-refrain, puis couplet-refrain dont la première moitié est enjouée, et la seconde triste. Le squelette cyclothymique de cette chanson reflète déjà le changement brutal des états de l'enfant, mais aussi celui de la vie en général: rires, larmes... le bonheur ne se goûte que parce qu'il n'est jamais très éloigné du désespoir ("et si c'était la douleur qui faisait chanter les oiseaux")...
La première vérité émise par la bouche de l'enfant (selon le proverbe bien connu) est cinglante: MAMAN A TORT! Une vérité qui se pose justement sur une fausseté, sur une erreur: nous tenons dès ce premier vers le premier des paradoxes poétiques qui jalonneront la carrière de l'artiste.
L'enfant roi s'accorde tous les droits: outre celui de contester l'autorité de la mère mais aussi de la bienséance, il explore le monde physico-tactile (de tout toucher): instruments de soin? son propre corps au plus intime? le corps même de l'infirmière ? (n'oublions pas que ce sont deux hommes qui ont écrit ce titre, et que l'infirmière est un phantasme répandu...). Toujours est-il que cette exploration approfondit la soif de découverte de l'enfant (j'm'arrête pas là), et lui procure une certaine jouissance (j'm'amuse).
Mais aussitôt le second couplet nous replonge dans le monde de la douleur et de la tristesse. L'enfant espère être oublié de sa mère (quand même!), rencontre les pleurs (les yeux mouillés) et on ne sait trop si le "j'ai mal" est celui de l'abscès qui ronge son corps et nécessite son hospitalisation, ou s'il s'agit d'un mal de l'âme, du coeur... Si l'enfant estime "je dis c'que j'veux", il n'en demeure pas moins "malheureux", car ses paroles n'impacteront pas comme il le souhaiterait sur la réalité. L'enfant de bas âge qui dirait "pomme" souhaite par la magie du mot goûter à la pomme qu'il voit, mais c'est sans compter sur la réalité physique, et dans cette chanson, sur la mère omniprésente qui bloquera toute tentative de réalisation. Le voeu pieu est donc à l'origine du désespoir de la jeune fille... Notons également l'adresse à l'auditeur, par le "et vous?"
Le refrain floute davantage le ressenti de l'enfant. On reste effectivement perplexe face à l'amour qu'elle éprouve pour la soignante: s'agit-il du seul plaisir de transgression (j'aime ce qu'on m'interdit, les plaisirs impolis), ou d'un amour véritable pour celle qui la sauve des souffrances (j'aime quand elle me sourit). Très certainement, les deux s'additionnent...
C'est pourquoi dans le second couplet "enjoué", la petite s'extasie sur la beauté de l'infirmière (elle était belle cette infirmière, je l'aime), faisant une nouvelle fois fi de l'autorité (quoiqu'maman dise). Comble de la rébellion, alors qu'elle est placée en maison de repos (hôpital psychiatrique, selon les termes de son parolier, Boutonnat*), elle affirme "être sereine". De nouveau elle prend à parti l'auditeur devenu confident malgré lui (et j'ai bien fait de vous en parler), sans doute encore une fois parce que les enfants gardent difficilement leurs secrets, et surtout parce qu'ils ne censurent pas encore leurs paroles et récits...
Le second couplet nous montre la soignante distrayant la petite patiente (l'infirmière chante), éveillant chez cette dernière un plaisir trouble (ça m'fait des choses, comme l'alouette). Ce désir ou sentiment inconnu qui immerge au plus profond de son être crée alors un état d'anxiété naturel (j'ai peur). La seconde partie de cette strophe pourrait être l'explication de cette crainte: comme tout plaisir, celui ressenti face à l'infirmière qui chante est éphémère. Beaucoup de temps d'attente et de douleur constituent le préambule à la jouissance furtive (c'est dur la vie pour un sourire), ce qui serait confirmé par le désespoir de la petite fille lorsqu'elle se retrouve totalement seule (j'en pleure la nuit). Nouvelle adresse à l'auditeur, afin de déterminer si cette peur est inhérente à la nature humaine...
Enfin, le couplet-refrain reprend les thèmes et certains vers de ce qui le précède. La jeune enfant aime l'infirmière en larmes (prélude à un Je t'aime mélancolie?). Une dernière fois, ce texte lie la beauté de l'amour à la fragilité de nos vies (à l'hôpital, j'ai mal).
Ce titre fait très certainement référence au destin tragique de Frances; ce n'est pas sans raison qu'il est la première chanson de Farmer. La mère de l'actrice s'est effectivement opposée par égoïsme au bonheur de sa fille, et la fit interner dans des hôpitaux où elle fut maltraitée. Le contexte hospitalier, la mère autoritaire qui fait obstacle à l'épanouissement de l'enfant, l'absence du père dans le texte (père impuissant et faible de Frances), sont autant d'allusions à cette vie déchue.
La force de Maman a tort est également d'éveiller en quelque sorte la nature de ses auditeurs. Là où la comptine pourrait se contenter de narrer simplement une expérience de transfert (notion freudienne qui donne un nom à un mouvement de l'objet de l'amour du patient vers son "guérisseur", ce qui expliquerait en soi l'amour pour l'infirmière, et se suffirait à soi-même), beaucoup de personnes n'en retiennent qu'une interprétation saphique: une jeune fille qui aime une jeune femme... Les censeurs de l'époque qui ont condamné ce titre se dénoncaient ainsi d'eux-même, car un esprit "innocent" aurait très bien pu passer à côté de cette version! Personnellement je trouve que déjà Boutonnat frappa fort avec ce texte subtilement pervers... Mylène de son côté ne fera jamais allusion à cette interprétation homosexuelle du titre: bien au contraire, elle expliquera à Michel Drucker en 1984 qu'il arrive qu'un enfant pendant un long séjour à l'hôpital considère ses soignants comme des parents de substitution.**
*Journal de 13h de Noël Mamère, 1ier septembre 1986
**Champs Elysée, Spécial Bécaud, 22 septembre 1984