Les vautours t'embrasseront

Les vautours t'embrasseront
Est-ce parce qu'à l'image du pays, le texte est franglais que We'll never die a été préféré à Plus grandir pour son exploitation au Canada? Mystère. Toujours est-il que ce titre était déjà à l'époque enregistré, comme, on peut le supposer, la majorité des titres de l'album à venir... Le texte, toujours écrit par Laurent Boutonnat, est très difficile à interpréter, il est constitué d'une succession d'images fortes, desquelles se dégagent les thèmes de la mort (pour changer), du sacrifice, de l'humanité...

Le titre commence sur quelques percussions efficaces, la mélodie s'installe petit à petit, et les voix coinjointes de Mylène et Carole Frédéricks (choriste a la voix puissante dont on ne peut que regretter la disparition) se font de plus en plus amples, avant d'exprimer un premier "We'll never die" violent ("nous ne mourrons jamais" si certains ne connaissent rien à l'anglais).

La première image forte du texte est celle d'un enfant, "bras tendus", priant "à corps perdu". Ces vers mettent donc déjà en place un être en plein désarroi, auquel Mylène s'adresse ("tu"). Nos journaux télévisés regorgent de ces instantanés, où des gens dépités par de grands malheurs (catastrophes naturelles, guerres, massacres...), ayant tout perdu, lèvent les bras vers le ciel pour implorer ou crier leur malheur. Un nouveau "We'll never die" s'immisce pour rappeler que malgré ce malheur, l'homme reste en vie pour affronter ces épreuves. La dimension religieuse ("tu pries") n'est pas sans rappeler le personnage de Job dans la Bible. Cet homme vivait dans l'abondance, avec une nombreuse descendance et de vastes propriétés. Satan entendit sounoisement à Dieu qu'il était facile de rester pieux avec une telle opulence, aussi le Seigneur consentit-il à éprouver Job, qui perdit tout, richesses et enfants. Job gardant la foi, Satan expliqua au Seigneur qu'il était toujours aisé de garder la foi en bonne santé. Dieu accepte alors à ce que Job soit affecté par la lèpre. Après avoir régné sur de vastes domaines, avec une famille nombreuse, Job perd tout, et finit sur un tas de cendres du fait de sa maladie, moins que rien. Malgré ces épreuves, il continue à magnifier le Seigneur, déjouant les plans de Satan. Mais trois amis viennent retrouver Job, et ne le reconnaissant pas aussi misérable, pleurent. S'engage un dialogue poétique, où Job paradoxalement se révolte contre sa situation puis se resoumet. Figure des innocents malheureux, qui ne sont pas punis pour leurs péchés, il appelle de ses voeux sa "libération" par la mort (d'où la résurgence du We'll never die dans le premier couplet: Dieu souhaite que l'homme continue à vivre pour endurer ses malheurs). A la fin, le Seigneur s'adressera à Job, et le réhabilitera avec encore plus de biens qu'auparavant.

La seconde partie du premier couplet comporte une connotation sacrificielle. "Ton sang lavera nos fronts" se réfère en effet au bouc émissaire, sur lequel, dans la tradition juive, est reporté tous les péchés des hommes. Cet animal est alors sacrifié pour laver ces actes mauvais (n'oublions pas le texte final du clip Pourvu qu'elles soient douces). C'est ici toutes les traditions de sacrifices humains que l'on retrouve. Dans de multiples tribus, sur chaque continent, des hommes et des femmes ont dû verser leur sang pour contenter les dieux et assurer le bien-être de la population, et les absoudre de leurs torts. "Les vautours (...) dévoreront" le cadavre du sacrifié, qui est dans certaines traditions abandonné loin du reste de la tribu.

Mais comment l'évocation de ces vautours ne nous ferait-elle pas de suite penser au mythe de Prométhée? Dans la mythologie grecque, fils d'un Titan, il fut désigné arbitre suite au sacrifice (justement!) d'un taureau: personne n'était d'accord sur les morceaux qui devaient être consacrés aux dieux et ceux qui revenaient aux hommes. Prométhée dépeça et découpa un taureau et cousu dans sa peau deux sacs qu'il remplit de ce qu'il avait découpé. Le premier sac contenait toute la chair, mais il la dissimula sous l'estomac, qui est la partie la moins appétissante de l'animal, le second contenait les os cachés sous une couche de graisse. Lorsqu'il demanda à Zeus de choisir, celui-ci, facilement trompé, choisit le sac contenant les os et la graisse qui fut désormais la part réservée aux dieux; mais Zeus punit Prométhée en retirant le feu aux hommes. Le jeune Titan se rendit aussitôt chez Athéna et la pria de le faire entrer secrètement dans l'Olympe, ce qu'elle lui accorda. Aussitôt qu'il y fut parvenu, il alluma une torche au char de feu du Soleil et il en détacha un morceau de braise incandescente qu'il glissa dans la tige creuse d'un fenouil géant. Puis, éteignant sa torche, il s'enfuit sans être aperçu et donna le feu aux hommes. Irrité, prétextant une aventure entre Prométhée et Athéna, Zeus fit enchaîner Prométhée, nu, à une colonne dans les montagnes du Caucase où un vautour vorace lui dévorait le foie toute la journée (voire image). Et il n'y avait pas de terme à sa souffrance, car toutes les nuits son foie se reconstituait... Cette figure mythologique est donc celle de la condition humaine: Prométhée est sacrifié pour avoir aidé les hommes, dont il est le créateur selon certaines sources. Et là encore, la réinjection du "We'll never die" prend tout son sens: ici, il s'agit de cette condamnation éternelle qui empêche Prométhée de mourir, et l'oblige à endurer son supplice pour toujours.

Le second couplet place le "petit garçon perdu" au milieu d'un "désert". S'agit-il encore une fois de l'ostracisme que nous avons évoqué précédemment, où la victime rédemptrice est menée loin de la cité ou tribu où elle vivait? Le désert évoque en tout cas une région du monde, pour grossir le trait, le Proche-Orient. Nous pouvons alors directement songer au conflit israélo-arabe, qui perdure depuis déjà plusieurs décennies. Chacun a pu voir des enfants victimes de tirs ou bombardements; c'était déjà le cas en 1985. Le texte ne prend pas parti dans le conflit, même si le jeune garçon "perdu [dans le] désert" fait immédiatement songé aux palestiniens dépossédés -de force- de leur terre d'origine. On comprend ici que l'humain est une nouvelle fois sacrifié au nom du religieux, ce que confirme la suite du couplet. En effet, la vie du petit garçon, considérée comme une simple "petite goutte de sang", est métaphoriquement l'incarnation d'un "brin d'encens", fumée dont on se sert pour célébrer Dieu. L'existence n'est un fait que pour Le glorifier, quitte à ce qu'elle se sacrifie elle-même. L'encens est le symbole religieux par excellence, car le latin religere exprime le lien (relier) entre les hommes et Dieu, or l'encens permet d'élever les prières des hommes vers ce dernier. L'usage de l'encensement, qui est universel, a partout la même valeur symbolique : il associe l'humain à la divinité, le fini à l'infini, le mortel à l'immortel. La vie de notre enfant perdu ne vaut donc ici que parce qu'il porte en lui la célébration de Dieu, et non par son existence même.

La seconde partie du second couplet confirme lui aussi le sacrifice de l'homme pour un idéal qui le transcende. La référence à Gavroche nous éloigne bien loin du désert puisqu'elle nous ramène au très grand roman de Hugo, Les misérables. Fils des Thénardier qui ne l'aimaient pas, il vit dans la rue, incarnant le gamin de Paris débrouillard, gouailleur, mais véritablement attachant. Il combattra également en participant à une barricade, où il trouvera la mort. C'est très certainement à cette fin que se réfère We'll never die: le jeune garçon se sacrifie lui-même au nom d'un idéal, ici révolutionnaire. On revient alors immédiatement au conflit israélo-arabe évoqué précédemment, ou des enfants mêmes sont armés pour combattre "l'ennemi" (c'est l'Intifada). On ne peut éprouver que des difficultés à comprendre ce genre de sacrifice, et la parallèle "Gavroche"/"bidoche" est d'autant plus tragique qu'il fait de l'enfant-héros un simple morceau de viande! A l'opposé de l'acception courante que l'on peut en avoir, l'inhumanité générée par la guerre fait de l'enfant non plus une fin en soi, mais un moyen, un instrument au service d'idéaux politiques ou religieux qui ne méritent pas de tels sacrifices.* "Rester en vie c'est moche" peut tout à fait être alors interprété comme la phrase que l'on martelle aux futurs sacrifiés de l'Intifada afin qu'ils accomplissent leur besogne sans crainte. Immédiatement se dresse le trait du kamikaze, qui devient par sa mort un véritable martyre, celui d'une cause idéale. Souvent des enfants ont ainsi été "employés" pour se faire exploser avec ceux qui sont considérés comme l'ennemi. Je me souviens d'un reportage sur la guerre de Tchétchénie, où des pères posaient leurs propres fils et filles sur des bombes: les soldats russes ne pouvant consciemment passer sur ces enfants avec leurs tanks, sortaient de ceux-ci pour les enlever de leur chemin, et périssaient dans la déflagration en même temps que les innocentes victimes. Ces tragédies sans nom, qui ont encore cours aujourd'hui, ne peuvent que révolter. La dimension de martyre (considérée dès lors comme une récompense pour le futur sacrifié) se confirme par les derniers vers: "tu seras un ange là-bas, au nom d'Allah, alleluïa". Il s'agit évidemment ici de la vie de félicité (avec les sept vierges) frauduleusement promise aux martyres après leur mort. La référence à Allah explicite clairement le contexte israélo-palestinien, alors que le terme alleluia signifie en hébreux "Louez le Seigner": le sacrifice du garçon doit être considéré comme un hommage à Dieu (voire réflexion précédente), et un moyen incontournable de gagner le paradis.

Deux vers anglais (peut-on considérer qu'ils font office de refrain?) tranchent avec le couplet. "Dawn is breaking now/ How long does it take to die" (que l'on pourrait traduire par "L'aurore se brise/ Combien faut-il de temps pour mourir?") est interprété par Carole Frédéricks. Ils seront répétés plusieurs fois par la suite dans la chanson, mais leur signification reste trouble. Est-ce la pensée du futur kamikaze qui voit son dernier jour se lever, et attend son dernier moment avec appréhension? Ou l'aurore ne symbolise-t-elle pas le jeune garçon lui même, dont la vie se brise (attentat, victime des tirs ennemis)? La suite semble aller dans cette acception.

Le dernier couplet s'apparente aux premiers, mais quelques différences significatives sont survenues. Très certainement le passage du refrain, et donc l'acte du kamikaze ou le tir-bombardement sur l'enfant, sont-ils à l'origine de ce bouleversement. Le petit garçon de "perdu" est devenu "foutu" (on peut penser à son agonie, et la mort qui surviendra bientôt). "Le désert" ne l'a plus seulement "déchu" de son statut d'enfant, il "l'a eu". Ici, la critique de la folie des hommes qui sacrifient leurs propres enfants est évidente. Le kamikaze-martyre s'est fait manipulé, il rencontre une souffrance énorme par opposition au paradis promis (dénonciation des politiques et religieux qui pour parvenir à leur fin ne sont pas à quelques cadavres près?). "Ta pauvre main tendue" (par opposition aux deux mains qui prient au début de la chanson) précise l'image d'un enfant décharné, ayant perdu l'un de ses deux bras, suite à l'explosion. Il ne prie plus alors, mais la douleur énorme fait qu'il "crie à corps perdu" (notons d'ailleurs la double signification remarquable ici de "à corps perdu"). La mort est arrivée prématurément au jeune sacrifié: "T'as fait la guerre pour ta mère/Elle t'a mis au monde en terre" confirme le contexte de l'Intifada, de l'"aurore brisée" à cause de l'idéal recherché par ses propres parents... Le jeune garçon, mis à mort indirectement par ceux qui lui ont permis de voir le jour (même si cela n'est pas aussi simple, puisque le combat d'une population n'a évidemment pas pour but la destruction de sa progéniture, bien au contraire), n'est plus alors qu'une dépouille, dont le sang lave le front de sa famille et abreuvera les rapaces (voire premier couplet).

Par ses références à Job (religion), Prométhée (païen), enfants de la guerre pour les idéaux de leurs pères, We'll never die est une superbe chanson sur le sacrifice de l'humanité. Il s'agit également de l'un des rares textes peut-être politisé de la carrière de la chanteuse. Ce titre, par son texte (reconnaissons le grand talent d'écriture de Laurent), sa mélodie, sa musique aurait pu être un tube à mon sens, et c'est sans doute pourquoi il a été valorisé en étant commercialisé au Canada. N'oublions pas qu'un hommage lui sera rendu en 92 par la création d'un remix inédit, et que "nous ne mourrons jamais" sera prononcé sur Giorgino par les deux principaux personnages. Malheureusement, aucune prestation live ou télévisée ne viendra illustrer la chanson.

*A écouter: Morts les enfants de Renaud

# Posté le samedi 05 août 2006 06:27

Modifié le mercredi 09 août 2006 09:26

Libertine

Libertine
Cendre de lune, petite bulle d'écume
Poussée par le vent, je brûle et je m'enrhume
Entre mes dunes reposent mes infortunes
C'est nue que j'apprends la vertu

Je, je, suis libertine
Je suis une catin
Je, je, suis si fragile
Qu'on me tienne la main

Fendre la lune, baisers d'épine et de plume,
Bercée par un petit vent, je déambule
La vie est triste comme un verre de grenadine
Aimer, c'est pleurer quand on s'incline

Je, je, suis libertine
Je suis une catin
Je, je, suis si fragile
Qu'on me tienne la main


Quand sur ton corps, je m'endors,
Je m'évapore, bébé tu dors et moi j'attends l'aurore
Quand de mes lèves tu t'enlèves un goût amer
Me rappelle que je suis au ciel

Cendre de lune, petite bulle d'écume,
Perdue dans le vent, je brûle et je m'enrhume
Mon corps a peur la peau mouillée j'ai plus d'âme
Papa, ils ont violé mon coeur

# Posté le dimanche 13 août 2006 16:50

Poussée par le vent

Poussée par le vent
Le succès mitigé de Plus grandir permet de conforter la place de Mylène comme chanteuse diffusée, et montre déjà l'ampleur des ambitions du tandem Farmer-Boutonnat à travers son clip. Pour autant, en ce début 1986, il manque toujours le "tube populaire" qui sortirait la chanteuse des eaux troubles où elle demeure (et qui fragilisent le contrat avec Polydor). Libertine mettra le feu aux poudres, et marquera l'avènement du succès d'un univers pourtant peu populaire par ses thèmes.

La musique de Libertine est celle d'un tiers: Jean-Claude Déquéant. Son titre, à la base L'amour tutti-frutti, séduit Mylène et Laurent, qui contactent alors le compositeur pour lui demander la permission d'utiliser ce morceau. Au studio du matin calme, Mylène enregistre en lançant spontanément des bribes de paroles sur la musique (c'est le procédé dit du yoghourt), notamment un "je suis une putain", dont on connaît déjà la traduction... un peu plus douce. Laurent écrit alors les paroles du titre, laissant Déquéant s'occuper des derniers arrangements, et rédige le scénario du futur clip qui sera un véritable évènement dans le paysage musical français. "Puisque la musique de "tutti Frutti" par la force des choses était disponible, il m'a demandé de la faire chanter par Mylène, à condition de changer le texte qui, bien qu'étant de qualité, ne correspondait pas à ce qu'il voulait faire passer de l'image de l'artiste. Le gimmick instrumental est devenu le refrain "Je, je suis libertine etc", j'ai rajouté une musique de couplet "Cendres de lune, petite bulle d'écume etc", la musique du premier pont a été supprimée et celle du deuxième a été gardée. L'arrangement qui était rock est devenu plus pop, correspondant mieux au goût de Laurent. Il a écrit au fur et à mesure de l'avancement du play-back et Mylène chantait les petits bouts de textes concoctés par Laurent, en changeant sur place ce qui n'allait pas."*

La sortie du titre se fera en deux temps. Tout d'abord, une première version du vynil sort début 1986, mais les ventes demeurent faibles. La sortie du clip passant par là, et l'engouement autour de l'imagerie Farmer se mettant en place, une seconde version du 45T est éditée pour l'été, qui ne diffère de la première que par la pochette (une idée, on ne peut que le supposer, de Bertrand Lepage, le manager). En effet, le titre n'est aucunement remanié, mais malgré cela le succès de ce second 45T est énorme! Mylène rentre d'abord timidement dans le top 50 avant de se hisser à la 9ième place, et obtient rapidement son premier disque d'or. La chanteuse est alors de plus en plus médiatisée.

Comme les singles précédents, ce 45T comporte également une face B. Il s'agit cette fois du très bel hommage à l'actrice Garbo: Greta.

Mais n'oublions pas que la sortie et la promotion de Libertine coïncident avec un autre évènement majeur dans la carrière de Mylène: son tout premier album, Cendres de lune!

*Mylène Farmer et vous, Hors-Série été 2005

# Posté le mardi 15 août 2006 07:03

Modifié le lundi 23 juillet 2007 01:15

Entre mes dunes

Entre mes dunes
Si le texte de Libertine a réellement été écrit sur la méthode du yoghourt, cette spontanéité devrait le rendre moins abscons que les titres précédents. Et pourtant, Laurent nous offre un petit texte aux apparences légères, où les tournures de vers coquins cachent un certain désarroi de l'interprète.

La musique démarre par un instrumental fort réussi, où l'on entend un premier "ouh" incisif qui se transforme en écho, suivi de la mélodie du refrain sur synthé.

Pour la signification de "cendre de lune", on peut noter la double symbolique de cette métaphore qui donnera son nom à l'album en plus de l'ouvrir. La lune désigne dans le langage libertin ou grivois le derrière d'une personne, ses fesses. Le cadre est mis en place: la chanteuse vit par sa "lune"! L'évocation de la "cendre" noue renvoie à l'explication scientifique de la création de ce satellite. La lune est en fait un morceau de la Terre, qui s'en serait séparé suite à une collision avec une énorme météorite. Le choc l'aurait éloigné loin de notre planète, mais pas assez pour échapper totalement à son attraction. Mylène se considère alors comme une cendre, oubliée sur la terre par le satellite lors du choc. Son affiliation à la lune, symbole de l'imaginaire, de la rêverie, de la poésie et de l'exacerbation des phantasmes, la met aussi en retrait des réalités pragmatiques de la vie sur Terre (convenances, bienséance...). On comprend aisément alors que cette puissance métaphorique ait donné son nom au premier album de l'artiste, soulignant de suite sa personnalité à part, en-deça des considérations pratiques communes.

Oubliée ici-bas, sa vie demeure aussi insignifiante, mais également aussi fragile qu'une "petite bulle d'écume", portée par le va-et-vient incessant des flots (à mettre en parallèle au va-et-vient sexuel, ce qui se confirme par le terme d'"écume" -image de l'évacuation du liquide séminal et du sperm-). La petite bulle ensuite virevolte légèrement dans les airs: "poussée par le vent", elle vit au gré du temps, de la vie. Le vent peut également invoquer une caresse sur la nudité, mais aussi le vent émis par la lune (j'emploie la métaphore, il faut mieux!). Ainsi balancée nue par des vents contraires, la chanteuse constate légèrement: "je brûle et je m'enrhume". Cette transition rapide d'un état à son opposé dénote encore davantage la fragilité de la bulle prète à éclater, et donc de la jeune femme dont l'existence sera tout aussi éphémère.

Le troisième vers est à prendre négativement. En effet, "entre mes dunes reposent mes infortunes" signifie ainsi "mes dunes font ma fortune". Les dunes, ce sont bien sûr les protubérances du corps à connotation sexuelle. On pense de suite essentiellement aux seins et aux fesses (dunes/lune). Mais qu'en est-il de la fortune en question? On pourrait évidemment songer ici à la prostitution: la chanteuse serait une ribaude qui pour vivre exploite son corps en le louant à des hommes. Mais cette interprétation n'est pas la seule plausible. L'infortune n'est pas synonyme de pauvreté, mais bien de malheur, de tourment. En ce sens, ce sont les plaisirs du corps, la débauche, qui constituent le bonheur de la chanteuse (définition du libertinage s'il en est).

Le dernier vers de la première strophe confirme cet hédonisme sexuel. "C'est nue que j'apprends la vertu" indique bien que la femme ne règlera ses principes et son mode de vie que sur ses plaisirs, et non sur une éthique qui nierait l'individu (religion ou autre). Cet affranchissement des convenances sociales au profit de la seule jouissance dénote d'autant plus pour une femme une indépendance et une très grande force d'esprit.

Le refrain arrive, où Mylène affirme avec une grande véhémence "Je, je suis libertine/ Je suis une catin". Cette auto-proclamation est très forte. Qui ne s'est pas surpris à entonner ces deux vers, alors même que dans la vie de tous les jours les filles de mauvaises moeurs comme on les appelle autrement sont mal considérées? Comme beaucoup de minorités, nous avons ici un phénomène de mise en avant de la différence, et une fierté de cette différence. On ne cède pas aux pressions extérieures en cachant cette pratique, mais on l'affiche! Le libertinage est à la base un courant de pensée complexe, qui ne se réduit pas à une grande liberté sexuelle. C'est avant tout une remise en cause de certains principes, notamment religieux (voire le commentaire ci-dessus sur "cendre de lune"). Ce courant est devenu par la suite celui d'un affranchissement des interdits sexuels, comme en témoignent de nombreuses oeuvres du XVIIIième notamment.

Cependant, cette liberté totale et fortement affirmée a un coût terrible, mis en exergue dans la seconde partie du refrain: "Je, je suis si fragile/Qu'on me tienne la main". Autant, le début annonce effectivement une femme de fort caractère, autant la fin nous montre que derrière cette apparence de grande indépendance, d'individualisme, il existe une très grande fragilité. L'emploi du subjonctif présent ici est ambigu. Devrait-on joindre à "je suis si fragile" un "quand on me tient la main" ou un "qu'on doit me donner la main"? La différence de sens est énorme: dans la première acception, la jeune femme si libérée avoue sous couvert qu'elle peut tomber amoureuse (une faiblesse qui s'opposerait à son indépendance tant vantée), dans la seconde, elle lance implicitement une sorte d'appel au secours (malgré sa force apparente, elle est si fragile qu'elle a besoin d'une âme pour l'aider). Les deux interprétations ont sans doute été voulues par Laurent.

Le second couplet reprend le ton léger du premier. Le "cendre de lune" se transforme en "fendre la lune", évocation pour le coup explicite de la sodomie. Un autre jeu de mots le suit aussitôt: "baisers d'épines et de plumes", où l'on devine si on a l'esprit tant soit peu lubrique "baiser des pines" (désolé!). Comme le chaud et froid du premier couplet, ici l'opposition se fait au point de vue tactile entre le piquant (l'épine) et le doux (la plume). Le premier évoque la déchirure (la pénétration?), le second la caresse. Autant d'images opposées qui se succèdent et font du coït un acte ambivalent. Cela ne va pas sans rappeler également l'invitation au libertinage faite par Sade (auteur ô combien aimé par Mylène!) dans sa dédicace de La philosophie dans le boudoir: "Et vous, aimables débauchés, vous qui, depuis votre jeunesse, n'avez plus d'autres freins que vos désirs et d'autres lois que vos caprices, que le cynique Dolmancé vous serve d'exemple; allez aussi loin que lui, si ,comme lui, vous voulez parcourir toutes les routes de fleurs que la lubricité vous prépare; convainquez-vous à son école que ce n'est qu'en étendant la sphère de vos goûts et de ses fantaisies, que ce n'est qu'en sacrifiant tout à la volupté, que le malheureux individu connu sous le nom d'homme, et jeté malgré lui sur ce triste univers, peut réussir à semer quelques roses sur les épines de la vie."


De nouveau, on retrouve Mylène "bercée par le vent" (ce qui est moins violent que poussée), qui "déambule" là où la vie l'amène (selon le hasard des renccntres avec ses partenaires peut-on penser). On a l'impression que la chanteuse vit ici dans l'immédiateté, sans se soucier davantage des conséquences de son train de vie (notamment le qu'en dira-t-on par exemple). La suite est beaucoup plus obscure: "la vie est triste" ne nécessite pas de commentaire particulier, mais la comparaison avec le "verre de grenadine" est possible. Cette boisson n'est pas pétillante (pas de bulle), et c'est certainement dans ce sens qu'il faut comprendre la tristesse de la vie: la monotonie. La chanteuse dit ainsi implicitement aimer mettre du piquant elle-même dans son quotidien, afin que celui-ci ne soit pas totalement fade, contrairement à, on peut le penser, certaines personnes suivant des principes religieux (pour lesquelles tous les jours se ressemblent).

"Aimer, c'est pleurer quand on s'incline" confirme une certaine insouciance de l'interprète. La relation amoureuse ne doit pas être vécue comme un tourment. On sent à travers ce vers une lutte entre les deux protagonistes du couple, où la soumission à l'autre rend malheureux. On reste dans les grands principes du libertinage, où l'individualité (son indépendance, mais aussi son bonheur) prime sur la relation à l'autre (on est loin, bien loin, des romances alors débitées sur les ondes radio!). L'autre sens que revêt ce vers, c'est celui de la lutte pour la survie du couple. A l'opposé de la première interprétation, Mylène sous-entendrait alors qu'en amour il faut se battre pour que ça dure, et non plus se battre contre le partenaire. Ce n'est alors plus s'incliner devant l'autre, mais s'inscliner devant le destin, les évènements. Cependant, cette seconde acception s'éloignerait assez de la vision du libertinage.

Le second refrain passé, la voix de Mylène devient languissante. Cette nouvelle tonalité s'adapte parfaitement aux paroles, pour le coup beaucoup plus suaves également. On imagine aisément que la relation sexuelle ait ici lieu: "Quand sur mon corps tu t'endors, je m'évapore... Bébé tu dors et moi j'attends l'aurore". La relation sexuelle apporte un plaisir transcendant à Libertine (sentiment d'évaporation), que l'on sent ici amoureuse, et donc pas si indépendante que ça. L'attente de l'aurore ne montre-t-elle pas cette naissance de sentiments? Au lieu de s'endormir à son tour après le coït, la jeune femme veille-t-elle pour protéger son amant, pour le regarder dormir avec des yeux conquis, ou s'angoisse-t-elle pour la suite, pour l'aurore qui les séparera de nouveau?

"Quand de mes lèvres tu t'enlèves, un goût amer/ Me rappelle que je suis au ciel" comporte également plusieurs niveaux de lecture. La polysémie des lèvres (celles de la bouche et celles des organes génitaux féminins) offre à elle seule des analyses différentes. La version sage dirait que le partenaire cesse d'embrasser la jeune femme, la replongeant dans un sentiment d'abandon et le désarroi. Mais on peut également deviner qu'il retire son sexe du vagin, voir de la bouche, après avoir joui (d'où ce "goût amer" très fort qui demeure). Le sentiment d'être au ciel quant à lui résulte vraisemblablement du plaisir pris, de ce goût amer qui demeure, même si cela semble paradoxal.

Pour le dernier couplet, la voix redevient légère, et reprend les deux vers qui ouvraient la chanson, à ceci près qu'avoir été poussée, puis bercée, Mylène devient "perdue dans le vent". Ce changement résulte probablement du coït précédent, qui l'a troublé, et qui fait qu'elle ne sait plus où elle en est (n'est-ce pas le propre de l'amour naissant?). Elle semble remettre en cause les principes libertins avec lesquels elle avait évolué jusqu'ici. "Mon corps a peur, la peau mouillé j'ai plus d'âme" va tout à fait dans ce sens. Ce que semble craindre le corps de libertine, est-ce les maladies sexuellement transmissibles, ou tout simplement les assauts de nouveaux hommes? En effet, la disparition de l'âme, et par-delà, d'une certaine innocence, illustre un corps inerte, qui subit les relations sexuelles avec froideur, sans plaisir. Quelque chose s'est cassé dans son mode de vie libertin.

L'évocation du père est alors très troublante. Mylène semble solliciter son aide, ou simplement se remémorer le temps où elle gardait son innocence à ses côtés. Mise en place de victime, libertine perd ici l'affranchissement tant vanté auparavant. L'abus de son corps a conduit selon elle à la destruction de son moi intime: l'agression physique est devenue de fait psychologique (l'amour qu'elle éprouve pour le partenaire précédent fait que tout autre coït est vécu comme une souillure). Cette fin fort ambigüe montre que la liberté tant souhaitée a elle aussi son prix, et que l'être humain ne peut faire impunément fi de tout et notamment du respect de lui-même. "Papa, ils ont violé mon coeur".

# Posté le mercredi 16 août 2006 05:56

Modifié le lundi 23 juillet 2007 01:15

C'est nue que j'apprends la vertu

Comme pour Plus Grandir, c'est avec Alain Grandgérard, producteur de la Movie-Box, que Laurent Boutonnat réalise le clip de Libertine, qui sera tourné sur quatre jours aux château de Ferrières et de Brou, et avoisinera les 75000 euros de budget (ce qui demeure peu comparé au résultat obtenu). Plusieurs scripts, dixit François Hanss, assistant de Laurent Boutonnat sur le tournage, auraient précédé la version que l'on connaît. Mylène aurait ainsi pu incarner une mère entourée de ses enfants, se redécouvrant une âme plus "libérée", ou une Jeanne d'Arc dans une mise en scène énorme.*

Il n'en sera rien, et le clip (pour une fois!) rejoindra le titre de la chanson. En effet, l'époque de la naissance du libertinage suit de peu le courant du marivaudage. Les affres de la Cour et plus largement de la noblesse reprennent vie, et c'est donc tout naturellement que le clip débute par des plans de ce que l'on peut supposer être un parc de château, avec son étang et ses hectares de verdure. Le silence est de mise, si l'on omet les bruits des habitants de ce cadre naturel (piaillement, roucoulement...).

Mais cette quiétude est rapidement troublée; un oiseau de mauvais augure regarde un spectacle singulier: deux personnes, l'une bottée, l'autre en collant blanc si coutumier de l'époque, avancent dans des directions opposées. Une succession rapide de plans nous montrent les profils des deux personnages (un homme brun et une femme rousse androgyne), tous les deux armés. Une fois probablement un certain nombre de pas calculé, chacun se retourne et pointe son arme en direction de son adversaire. Quelques secondes d'un silence pesant s'installent, où le regard des deux personnages révèlent une obstination et un air grave (leur vie étant en jeu, cela peut se comprendre), puis est remplacé par un roulement inquiétant de tambours. L'arme, symbolique possible du phallus, fait de la jeune demoiselle l'équivalent de son concurrent. Derrière, deux hommes et une femme encapuchonnés, surveillant les chevaux, regardent cette confrontation avec intérêt. Laurent Boutonnat a ici certainement effectué plusieurs recherches sur les duels au XVIIIième siècle. Ayant très souvent attrait à la défense de l'honneur, le duel prend ici tout son sens si l'on considère le personnage de Libertine, les catins étant considérées justement come dénuées d'estime de soi, et par-delà, d'honneur. Cependant, un décret royal interdisait ces duels, d'où les précautions prises par ceux qui "relevaient le gant" (les duellistes) et leurs témoins (indispensables pour prouver que le duel a été fait dans les règles de l'honneur et de la loyauté). C'est donc en raison de cette prohibition royale que le duel se déroule dans ce clip à l'aurore, avec des témoins appartenant à la noblesse (si on en juge leurs vêtements), camouflés sous des capuches. Les deux adversaires s'échangent un sourire, mais quelques gouttes de sueur perlent seulement sur le front de l'homme dont la pâleur du visage relève tout autant du maquillage que de sa crainte de mourir. Soulignons ici que l'acteur Rambo Kowalski était également le violeur de Plus Grandir! S'agit-il d'une revanche de la part de Mylène? En tout cas, on peut trouver ce coup d'oeil fort savoureux.

Revenons au duel. Le cheval hennit, comme un signal pour les deux adversaires qui se tirent dessus, dans l'ordre Libertine puis l'homme noble. Ce dernier est mortellement touché, et s'effondre sur les genoux tandis que l'oiseau de mauvais augure lui s'élève du sol pour s'envoler. La femme qui assiste à la scène échappe à l'autre témoin qui tente de la retenir (les témoins ne devant pas intervenir), et se précipite sur le corps de l'homme qu'elle semblait tant aimer. On garde alors l'impression que la faiblesse de cet homme était en fait l'amour ("aimer c'est pleurer quand on s'incline" souvenez-vous), amour qui lui faisait peut-être craindre la mort. Libertine, indépendante et dégagée de ces considérations sentimentales, sourit au spectacle de cette maîtresse épleurée sur le corps de son amant, et comme une provocation ultime balance non chalamment son pistolet avant de le jeter. La jeune femme, excédée par celle qui, en plus d'avoir tué l'homme qu'elle aimait, rajoute de l'ironie, se relève, ôte sa capuche (faisant fi des considérations pratiques qui la lient au duel), et poursuit la "criminelle". Libertine s'enfuit alors, et ses mouvements de bras dans la course montrent une extrême légèreté qui peut nous faire penser à l'insouciance de la "bulle d'écume". Elle monte alors un cheval blanc en course (on devine assez aisément que l'exécution est effectuée par une cascadeuse), et sur son fier destroyer s'enfuit en traversant la brume matinale, sous le regard d'un serf intrigué par cette femme à l'allure noble et forte, alors que les premières notes de la chanson (et son célèbre "ouh" répété) parviennent au spectateur.

L'intro musicale nous fait pénétrer dans un salon tamisé par la seule lumière des bougies, où des nobles, des marquis, de grands bourgeois s'adonnent à une vie de société particulièrement vicieuse. En effet, Laurent Boutonnat nous rappelle ici que "l'oisiveté est la mère de tous les vices": l'ennui propre à ces individus qui n'ont pas besoin de travailler pour vivre, les pousse à se divertir avec insouciance par divers péchés. C'est à proprement parler le libertinage de moeurs dissolues qui est représentée ici: gourmandise, paresse, ivrognerie, jeux, médisance, moqueries, polygamie...

Le premier refrain débute dans une pièce où de jeunes femmes nues se préparent pour prendre leur bain. Les voiles légers qui habillent et dénudent leurs corps rajoute à la légèreté et leur insouciance. Libertine seule se trouve dans la cuve à se languir dans l'eau, songeuse, pendant que deux amies batifolent gaiement. L'une d'elle décide de la tirer de ses rêveries en lui balançant un seau d'eau sur la figure. Les trois jeunes femmes rient à gorge déployée, et se retrouvent finalement dans la baignoire, à se jeter de l'eau à tout va. Mais une gouvernante aux allures un peu austères fait irruption dans la pièce, alertée par ses rires peu discrets, et frappe dans ses mains en même temps qu'une percussion afin de ramener le calme. Et elle fait son effet: les mines enjouées des jeunes femmes ressemblent davantage à celles de chiens battus.

Pour le premier couplet, retour au salon, où seul l'artificiel et les apparences, comptent. Boutonnat passe cette idée par deux métaphores visuelles: le mime, mais aussi le peintre (si l'on se réfère aux considérations platoniciennes sur l'art). Libertine cette fois est assise à une table, à jouer aux cartes. La jeune femme androgyne semble s'imposer aux autres joueurs, dans la mesure où seule elle sourit. Un noble mystérieux, plongé dans une semi-obscurité, rédige à la plume quelques mots sur un petit billet qu'il replie et donne au mime chargé de le redonner discrètement à Libertine. Celle-ci, concentrée dans son jeu, le glisse entre ses doigts avant de le lire. Aussitôt son regard se fixe sur l'homme sombre qui se relève afin d'éclairer sa face, et le suit dans son déplacement. Conquise ou simplement piquée par la curiosité, Libertine chiffone le billet au creux de sa main, et quitte ses partenaires du jeu de cartes pour s'adonner à un nouveau jeu: celui de la séduction. Des plans successifs sur le regard des deux futurs amants s'enchaînent, et alternent avec les flammes des bougies, devenues symboles de leur feu intérieur et passionnel. La jeune femme amusée s'approche de la sortie qui mène à l'étage supérieur, et se retourne brièvement pour constater que le jeune noble la suit toujours en la fixant. Obsédé par ce qui l'attend, il repousse violemment une jeune femme, qui n'est autre que l'épleurée du duel! Celle-ci semble très blessée et affectée par ce rejet.

Mais peu importe, pour le moment le couplet lent de la chanson nous fait pénétrer dans une chambre tamisée, où Libertine de dos s'avance vers la cheminée, et est rejointe par le noble mystérieux. Dès que les deux personnages rentrent en contact tactile, la musique s'interrompt, laissant place à de multiples gémissements langoureux. C'est seulement au moment où l'homme dénude le haut de Libertine que celle-ci se retourne, comme si elle ne pouvait se montrer telle qu'elle est que dans sa nudité (en correspondance avec les paroles). Elle adresse quelques mots à l'amant, avant de le déshabiller et dévorer des yeux ce corps source de jouissance. Le couple s'embrasse, tandis que des hurlements de loup se font entendre. La caméra de Laurent arrive à un moment d'érotisme torride rare et fort. Mylène, poitrine dévêtue, s'allonge sur les draps de soie, ses lèvres pulpeuses recueillent celles du noble, qui, retenant ses bras, la retourne. On découvre alors la jolie lune de Libertine, qui n'a gardé pour le coup que ses jarretières. Elle abandonne les lèvres de son partenaire pour se rabattre sur son torse. Le plan où elle lui caresse avec affection le visage peut nous faire alors penser qu'elle tombe paradoxalement amoureuse. Les deux loups libertins qui jusqu'ici chassaient seulement se sont apprivoisés par l'acte sexuel, en parfaite correspondance avec les paroles que nous avons analysées dans le précédent article. De nouveau seule, sans doute apaisée par la flêche de Cupidon, Libertine s'abandonne à ses rêves. Sa main s'ouvre et laisse tomber le billet doux froissé, qu'elle avait jusqu'ici gardé, témoin de son nouvel état amoureux. Cette apparition d'une chanteuse en nu intégral choqua de nombreuses personnes à l'époque.

Quand elle redescend au salon (dernier couplet de la chanson), Libertine est songeuse, rêveuse, sans doute encore un peu chamboulée par ce nouvel état qui la transcende. Sa veste jetée sur son épaule, c'est son androgynie qui a un peu disparu au profit de l'avènement d'une certaine féminité. C'est alors que sa rivale -l'épleurée du duel, qui ceci dit batifole déjà avec un autre homme- la reconnaît. Elle quitte son nouvel amant pour suivre les mouvements de libertine, tout en dardant sur elle un regard noir. Notre héroïne ne la remarque pas et s'avance vers la table de jeu rejoindre les compagnons qu'elle y avait laissés. Interpellée par la rivale, elle se retourne, et échange quelques mots (dont un: "moi?") qui ne calment pas la querelleuse. Celle-ci lui brise alors violemment une bouteille sur le crâne; Libertine s'effondre sur la table de jeu, renversant cartes et chandeliers. Ses anciens compagnons de jeu s'empressent d'ailleurs de s'enfuir pour ne pas se mêler à ce combat (individualisme du libertinage)...

La rivale l'incite à se redresser avec véhémence, tandis que tout le salon devient spectateur de cette lutte, avec de grandes mimiques sur les visages, mais sans jamais participer. Libertine debout, on constate que c'est une nouvelle fois une doublure qui se bat en crêpage de chignon avec la rivale. Cette dernière tient dans sa main un objet tranchant, avec lequel elle essaye d'égorger Libertine (on retrouve alors sur ce plan Mylène), mais celle-ci neutralise son bras et lui mets un coup de boule tel que la méchante est sonnée, crache un jet de sang et s'effondre à son tour sur une table. La lutte semble équitable. Furieuse d'avoir sa robe et son visage tâché de son sang, elle s'abat sur Libertine, ce qui nous permet de voir un nouveau crépâge de chignons bien réalisé. Mais la rivale prend le dessus, et envoie un coup de genou ainsi qu'un double soufflet à Libertine qui "s'envole" en arrière (toujours la légèreté de la bulle d'écume), vers les courtisans impressionnés par une telle furie, mais qui n'aident même pas à rattraper l'héroïne.

La rivale l'agrippe par la chemise pour la ramener à elle, et les deux femmes finissent à terre. Mais Libertine perd sa vigueur, et se fait très largement dominer. Elle fuit quelque peu le combat en se relevant, pour s'appuyer à une table, tandis que le marquis mystérieux fait son apparition dans le salon, et s'élance à la rescousse de sa maîtresse. Il laisse sa veste à un valet noir qui surveille l'entrée du salon et qui tente de le retenir. La rivale quant à elle saisit contre la cheminée une pincette à braise, retourne Libertine sur la table contre laquelle elle était appuyée, et dresse son outil pour la tuer. Un plan bref nous montre la gouvernante de la salle de bain retenir un jeune homme qui se relevait pour empêcher le meurtre. Le noble mystérieux arrive à temps: il retient le bras menaçant de la rivale et la renvoie à terre. Il prend dans ses bras le corps de sa bien-aimée, et s'enfuit avec elle du salon. La rivale, verte de rage par cet échec, hurle sa haine, et vocifère. La gouvernante mentionnée ci-dessus vient la réconforter ou lui imposer ses froids conseils pour la calmer. Le roulement de tambour démarre de nouveau, annonciateur d'une nouvelle mort à venir. Un homme saoul, endormi, ouvre ses yeux quelques secondes, comme s'il n'avait pas vu tout le spectale et se trouvait incommodé par tout ce chahut. Il est une véritable petite pointe d'humour de la part de Laurent Boutonnat.

On revient en extérieur. Libertine est en amazone sur le cheval blanc monté et guidé par le noble mystérieux. Le couple amoureux semble s'enfuir, mais déjà se dressent derrière eux la rivale (garnie de bleus et contusions, souvenirs de la bagarre dont elle était à l'origine) et des hommes acquis à sa cause, tous armés. Une fois dans leur ligne de mire, la rivale exécute un geste et chacun envoie sa décharge. De très nombreux plans montrent le corps des deux amants vibrer sur la réception des balles. Leurs chemises se tâchent de leur sang. Le cheval exécute un redressement brutal qui renverse les deux partenaires à terre; leurs corps sous la rapidité de l'exécution roulent sur eux-mêmes. La satisfaction transparaît alors sur le visage de la rivale, qui esquisse un petit sourire. Un zoom arrière nous montre Libertine et son amant baignés dans leur sang, morts, tandis que le cheval, seul survivant, se penche sur ces cadavres. Austère et solennel, le générique du clip débute, rappelant cette volonté d'avoir fait un court-métrage.

Cette fin fait écho au début du clip, la mort de Libertine amoureuse rappelant celle du duelliste aimé par la rivale. Le clip illustre particulièrement bien les paroles de la chanson: l'insouciante libertine qui affirme qu'"aimer c'est pleurer quand on s'incline" devient elle-même amoureuse d'un homme (couplet lent/ scène de la relation sexuelle), et c'est à partir de ce moment seulement qu'elle devient faible (combat avec la rivale), et mortelle. C'est la logique de Libertine elle-même qui se retourne contre elle et la tue. La portée pessimiste du clip lie l'amour au tragique, et ce thème sera maintes fois par la suite exploitée dans l'oeuvre Farmer-Boutonnat. Notons en parallèle que c'est la catin, Libertine, qui demeure malgré tout la plus honorable et la plus respectable. En effet, alors que le duel du début nous offrait un face-à-face seul à l'adversaire, et par-delà à la mort, la rivale quant à elle agit par derrière, en traître, et avec des auxiliaires.

S'il dépasse les dix minutes (une première à l'époque pour un clip!), Libertine a néanmoins souvent été diffusée sur le petit écran. Présenté en avant-première comme un grand évènement sur les Champs Elysées, ce clip a rencontré tout de suite un grand écho. Par son biais, c'est toute l'imagerie farmerienne qui s'est imposée au public, débutant alors la mise en place de la légende que l'on connaît.

*Le tournage vu par François Hanss, MFIFC N°15
C'est nue que j'apprends la vertu

# Posté le jeudi 31 août 2006 09:03

Modifié le lundi 23 juillet 2007 01:15