Est-ce parce qu'à l'image du pays, le texte est franglais que We'll never die a été préféré à Plus grandir pour son exploitation au Canada? Mystère. Toujours est-il que ce titre était déjà à l'époque enregistré, comme, on peut le supposer, la majorité des titres de l'album à venir... Le texte, toujours écrit par Laurent Boutonnat, est très difficile à interpréter, il est constitué d'une succession d'images fortes, desquelles se dégagent les thèmes de la mort (pour changer), du sacrifice, de l'humanité...
Le titre commence sur quelques percussions efficaces, la mélodie s'installe petit à petit, et les voix coinjointes de Mylène et Carole Frédéricks (choriste a la voix puissante dont on ne peut que regretter la disparition) se font de plus en plus amples, avant d'exprimer un premier "We'll never die" violent ("nous ne mourrons jamais" si certains ne connaissent rien à l'anglais).
La première image forte du texte est celle d'un enfant, "bras tendus", priant "à corps perdu". Ces vers mettent donc déjà en place un être en plein désarroi, auquel Mylène s'adresse ("tu"). Nos journaux télévisés regorgent de ces instantanés, où des gens dépités par de grands malheurs (catastrophes naturelles, guerres, massacres...), ayant tout perdu, lèvent les bras vers le ciel pour implorer ou crier leur malheur. Un nouveau "We'll never die" s'immisce pour rappeler que malgré ce malheur, l'homme reste en vie pour affronter ces épreuves. La dimension religieuse ("tu pries") n'est pas sans rappeler le personnage de Job dans la Bible. Cet homme vivait dans l'abondance, avec une nombreuse descendance et de vastes propriétés. Satan entendit sounoisement à Dieu qu'il était facile de rester pieux avec une telle opulence, aussi le Seigneur consentit-il à éprouver Job, qui perdit tout, richesses et enfants. Job gardant la foi, Satan expliqua au Seigneur qu'il était toujours aisé de garder la foi en bonne santé. Dieu accepte alors à ce que Job soit affecté par la lèpre. Après avoir régné sur de vastes domaines, avec une famille nombreuse, Job perd tout, et finit sur un tas de cendres du fait de sa maladie, moins que rien. Malgré ces épreuves, il continue à magnifier le Seigneur, déjouant les plans de Satan. Mais trois amis viennent retrouver Job, et ne le reconnaissant pas aussi misérable, pleurent. S'engage un dialogue poétique, où Job paradoxalement se révolte contre sa situation puis se resoumet. Figure des innocents malheureux, qui ne sont pas punis pour leurs péchés, il appelle de ses voeux sa "libération" par la mort (d'où la résurgence du We'll never die dans le premier couplet: Dieu souhaite que l'homme continue à vivre pour endurer ses malheurs). A la fin, le Seigneur s'adressera à Job, et le réhabilitera avec encore plus de biens qu'auparavant.
La seconde partie du premier couplet comporte une connotation sacrificielle. "Ton sang lavera nos fronts" se réfère en effet au bouc émissaire, sur lequel, dans la tradition juive, est reporté tous les péchés des hommes. Cet animal est alors sacrifié pour laver ces actes mauvais (n'oublions pas le texte final du clip Pourvu qu'elles soient douces). C'est ici toutes les traditions de sacrifices humains que l'on retrouve. Dans de multiples tribus, sur chaque continent, des hommes et des femmes ont dû verser leur sang pour contenter les dieux et assurer le bien-être de la population, et les absoudre de leurs torts. "Les vautours (...) dévoreront" le cadavre du sacrifié, qui est dans certaines traditions abandonné loin du reste de la tribu.
Mais comment l'évocation de ces vautours ne nous ferait-elle pas de suite penser au mythe de Prométhée? Dans la mythologie grecque, fils d'un Titan, il fut désigné arbitre suite au sacrifice (justement!) d'un taureau: personne n'était d'accord sur les morceaux qui devaient être consacrés aux dieux et ceux qui revenaient aux hommes. Prométhée dépeça et découpa un taureau et cousu dans sa peau deux sacs qu'il remplit de ce qu'il avait découpé. Le premier sac contenait toute la chair, mais il la dissimula sous l'estomac, qui est la partie la moins appétissante de l'animal, le second contenait les os cachés sous une couche de graisse. Lorsqu'il demanda à Zeus de choisir, celui-ci, facilement trompé, choisit le sac contenant les os et la graisse qui fut désormais la part réservée aux dieux; mais Zeus punit Prométhée en retirant le feu aux hommes. Le jeune Titan se rendit aussitôt chez Athéna et la pria de le faire entrer secrètement dans l'Olympe, ce qu'elle lui accorda. Aussitôt qu'il y fut parvenu, il alluma une torche au char de feu du Soleil et il en détacha un morceau de braise incandescente qu'il glissa dans la tige creuse d'un fenouil géant. Puis, éteignant sa torche, il s'enfuit sans être aperçu et donna le feu aux hommes. Irrité, prétextant une aventure entre Prométhée et Athéna, Zeus fit enchaîner Prométhée, nu, à une colonne dans les montagnes du Caucase où un vautour vorace lui dévorait le foie toute la journée (voire image). Et il n'y avait pas de terme à sa souffrance, car toutes les nuits son foie se reconstituait... Cette figure mythologique est donc celle de la condition humaine: Prométhée est sacrifié pour avoir aidé les hommes, dont il est le créateur selon certaines sources. Et là encore, la réinjection du "We'll never die" prend tout son sens: ici, il s'agit de cette condamnation éternelle qui empêche Prométhée de mourir, et l'oblige à endurer son supplice pour toujours.
Le second couplet place le "petit garçon perdu" au milieu d'un "désert". S'agit-il encore une fois de l'ostracisme que nous avons évoqué précédemment, où la victime rédemptrice est menée loin de la cité ou tribu où elle vivait? Le désert évoque en tout cas une région du monde, pour grossir le trait, le Proche-Orient. Nous pouvons alors directement songer au conflit israélo-arabe, qui perdure depuis déjà plusieurs décennies. Chacun a pu voir des enfants victimes de tirs ou bombardements; c'était déjà le cas en 1985. Le texte ne prend pas parti dans le conflit, même si le jeune garçon "perdu [dans le] désert" fait immédiatement songé aux palestiniens dépossédés -de force- de leur terre d'origine. On comprend ici que l'humain est une nouvelle fois sacrifié au nom du religieux, ce que confirme la suite du couplet. En effet, la vie du petit garçon, considérée comme une simple "petite goutte de sang", est métaphoriquement l'incarnation d'un "brin d'encens", fumée dont on se sert pour célébrer Dieu. L'existence n'est un fait que pour Le glorifier, quitte à ce qu'elle se sacrifie elle-même. L'encens est le symbole religieux par excellence, car le latin religere exprime le lien (relier) entre les hommes et Dieu, or l'encens permet d'élever les prières des hommes vers ce dernier. L'usage de l'encensement, qui est universel, a partout la même valeur symbolique : il associe l'humain à la divinité, le fini à l'infini, le mortel à l'immortel. La vie de notre enfant perdu ne vaut donc ici que parce qu'il porte en lui la célébration de Dieu, et non par son existence même.
La seconde partie du second couplet confirme lui aussi le sacrifice de l'homme pour un idéal qui le transcende. La référence à Gavroche nous éloigne bien loin du désert puisqu'elle nous ramène au très grand roman de Hugo, Les misérables. Fils des Thénardier qui ne l'aimaient pas, il vit dans la rue, incarnant le gamin de Paris débrouillard, gouailleur, mais véritablement attachant. Il combattra également en participant à une barricade, où il trouvera la mort. C'est très certainement à cette fin que se réfère We'll never die: le jeune garçon se sacrifie lui-même au nom d'un idéal, ici révolutionnaire. On revient alors immédiatement au conflit israélo-arabe évoqué précédemment, ou des enfants mêmes sont armés pour combattre "l'ennemi" (c'est l'Intifada). On ne peut éprouver que des difficultés à comprendre ce genre de sacrifice, et la parallèle "Gavroche"/"bidoche" est d'autant plus tragique qu'il fait de l'enfant-héros un simple morceau de viande! A l'opposé de l'acception courante que l'on peut en avoir, l'inhumanité générée par la guerre fait de l'enfant non plus une fin en soi, mais un moyen, un instrument au service d'idéaux politiques ou religieux qui ne méritent pas de tels sacrifices.* "Rester en vie c'est moche" peut tout à fait être alors interprété comme la phrase que l'on martelle aux futurs sacrifiés de l'Intifada afin qu'ils accomplissent leur besogne sans crainte. Immédiatement se dresse le trait du kamikaze, qui devient par sa mort un véritable martyre, celui d'une cause idéale. Souvent des enfants ont ainsi été "employés" pour se faire exploser avec ceux qui sont considérés comme l'ennemi. Je me souviens d'un reportage sur la guerre de Tchétchénie, où des pères posaient leurs propres fils et filles sur des bombes: les soldats russes ne pouvant consciemment passer sur ces enfants avec leurs tanks, sortaient de ceux-ci pour les enlever de leur chemin, et périssaient dans la déflagration en même temps que les innocentes victimes. Ces tragédies sans nom, qui ont encore cours aujourd'hui, ne peuvent que révolter. La dimension de martyre (considérée dès lors comme une récompense pour le futur sacrifié) se confirme par les derniers vers: "tu seras un ange là-bas, au nom d'Allah, alleluïa". Il s'agit évidemment ici de la vie de félicité (avec les sept vierges) frauduleusement promise aux martyres après leur mort. La référence à Allah explicite clairement le contexte israélo-palestinien, alors que le terme alleluia signifie en hébreux "Louez le Seigner": le sacrifice du garçon doit être considéré comme un hommage à Dieu (voire réflexion précédente), et un moyen incontournable de gagner le paradis.
Deux vers anglais (peut-on considérer qu'ils font office de refrain?) tranchent avec le couplet. "Dawn is breaking now/ How long does it take to die" (que l'on pourrait traduire par "L'aurore se brise/ Combien faut-il de temps pour mourir?") est interprété par Carole Frédéricks. Ils seront répétés plusieurs fois par la suite dans la chanson, mais leur signification reste trouble. Est-ce la pensée du futur kamikaze qui voit son dernier jour se lever, et attend son dernier moment avec appréhension? Ou l'aurore ne symbolise-t-elle pas le jeune garçon lui même, dont la vie se brise (attentat, victime des tirs ennemis)? La suite semble aller dans cette acception.
Le dernier couplet s'apparente aux premiers, mais quelques différences significatives sont survenues. Très certainement le passage du refrain, et donc l'acte du kamikaze ou le tir-bombardement sur l'enfant, sont-ils à l'origine de ce bouleversement. Le petit garçon de "perdu" est devenu "foutu" (on peut penser à son agonie, et la mort qui surviendra bientôt). "Le désert" ne l'a plus seulement "déchu" de son statut d'enfant, il "l'a eu". Ici, la critique de la folie des hommes qui sacrifient leurs propres enfants est évidente. Le kamikaze-martyre s'est fait manipulé, il rencontre une souffrance énorme par opposition au paradis promis (dénonciation des politiques et religieux qui pour parvenir à leur fin ne sont pas à quelques cadavres près?). "Ta pauvre main tendue" (par opposition aux deux mains qui prient au début de la chanson) précise l'image d'un enfant décharné, ayant perdu l'un de ses deux bras, suite à l'explosion. Il ne prie plus alors, mais la douleur énorme fait qu'il "crie à corps perdu" (notons d'ailleurs la double signification remarquable ici de "à corps perdu"). La mort est arrivée prématurément au jeune sacrifié: "T'as fait la guerre pour ta mère/Elle t'a mis au monde en terre" confirme le contexte de l'Intifada, de l'"aurore brisée" à cause de l'idéal recherché par ses propres parents... Le jeune garçon, mis à mort indirectement par ceux qui lui ont permis de voir le jour (même si cela n'est pas aussi simple, puisque le combat d'une population n'a évidemment pas pour but la destruction de sa progéniture, bien au contraire), n'est plus alors qu'une dépouille, dont le sang lave le front de sa famille et abreuvera les rapaces (voire premier couplet).
Par ses références à Job (religion), Prométhée (païen), enfants de la guerre pour les idéaux de leurs pères, We'll never die est une superbe chanson sur le sacrifice de l'humanité. Il s'agit également de l'un des rares textes peut-être politisé de la carrière de la chanteuse. Ce titre, par son texte (reconnaissons le grand talent d'écriture de Laurent), sa mélodie, sa musique aurait pu être un tube à mon sens, et c'est sans doute pourquoi il a été valorisé en étant commercialisé au Canada. N'oublions pas qu'un hommage lui sera rendu en 92 par la création d'un remix inédit, et que "nous ne mourrons jamais" sera prononcé sur Giorgino par les deux principaux personnages. Malheureusement, aucune prestation live ou télévisée ne viendra illustrer la chanson.
*A écouter: Morts les enfants de Renaud
Le titre commence sur quelques percussions efficaces, la mélodie s'installe petit à petit, et les voix coinjointes de Mylène et Carole Frédéricks (choriste a la voix puissante dont on ne peut que regretter la disparition) se font de plus en plus amples, avant d'exprimer un premier "We'll never die" violent ("nous ne mourrons jamais" si certains ne connaissent rien à l'anglais).
La première image forte du texte est celle d'un enfant, "bras tendus", priant "à corps perdu". Ces vers mettent donc déjà en place un être en plein désarroi, auquel Mylène s'adresse ("tu"). Nos journaux télévisés regorgent de ces instantanés, où des gens dépités par de grands malheurs (catastrophes naturelles, guerres, massacres...), ayant tout perdu, lèvent les bras vers le ciel pour implorer ou crier leur malheur. Un nouveau "We'll never die" s'immisce pour rappeler que malgré ce malheur, l'homme reste en vie pour affronter ces épreuves. La dimension religieuse ("tu pries") n'est pas sans rappeler le personnage de Job dans la Bible. Cet homme vivait dans l'abondance, avec une nombreuse descendance et de vastes propriétés. Satan entendit sounoisement à Dieu qu'il était facile de rester pieux avec une telle opulence, aussi le Seigneur consentit-il à éprouver Job, qui perdit tout, richesses et enfants. Job gardant la foi, Satan expliqua au Seigneur qu'il était toujours aisé de garder la foi en bonne santé. Dieu accepte alors à ce que Job soit affecté par la lèpre. Après avoir régné sur de vastes domaines, avec une famille nombreuse, Job perd tout, et finit sur un tas de cendres du fait de sa maladie, moins que rien. Malgré ces épreuves, il continue à magnifier le Seigneur, déjouant les plans de Satan. Mais trois amis viennent retrouver Job, et ne le reconnaissant pas aussi misérable, pleurent. S'engage un dialogue poétique, où Job paradoxalement se révolte contre sa situation puis se resoumet. Figure des innocents malheureux, qui ne sont pas punis pour leurs péchés, il appelle de ses voeux sa "libération" par la mort (d'où la résurgence du We'll never die dans le premier couplet: Dieu souhaite que l'homme continue à vivre pour endurer ses malheurs). A la fin, le Seigneur s'adressera à Job, et le réhabilitera avec encore plus de biens qu'auparavant.
La seconde partie du premier couplet comporte une connotation sacrificielle. "Ton sang lavera nos fronts" se réfère en effet au bouc émissaire, sur lequel, dans la tradition juive, est reporté tous les péchés des hommes. Cet animal est alors sacrifié pour laver ces actes mauvais (n'oublions pas le texte final du clip Pourvu qu'elles soient douces). C'est ici toutes les traditions de sacrifices humains que l'on retrouve. Dans de multiples tribus, sur chaque continent, des hommes et des femmes ont dû verser leur sang pour contenter les dieux et assurer le bien-être de la population, et les absoudre de leurs torts. "Les vautours (...) dévoreront" le cadavre du sacrifié, qui est dans certaines traditions abandonné loin du reste de la tribu.
Mais comment l'évocation de ces vautours ne nous ferait-elle pas de suite penser au mythe de Prométhée? Dans la mythologie grecque, fils d'un Titan, il fut désigné arbitre suite au sacrifice (justement!) d'un taureau: personne n'était d'accord sur les morceaux qui devaient être consacrés aux dieux et ceux qui revenaient aux hommes. Prométhée dépeça et découpa un taureau et cousu dans sa peau deux sacs qu'il remplit de ce qu'il avait découpé. Le premier sac contenait toute la chair, mais il la dissimula sous l'estomac, qui est la partie la moins appétissante de l'animal, le second contenait les os cachés sous une couche de graisse. Lorsqu'il demanda à Zeus de choisir, celui-ci, facilement trompé, choisit le sac contenant les os et la graisse qui fut désormais la part réservée aux dieux; mais Zeus punit Prométhée en retirant le feu aux hommes. Le jeune Titan se rendit aussitôt chez Athéna et la pria de le faire entrer secrètement dans l'Olympe, ce qu'elle lui accorda. Aussitôt qu'il y fut parvenu, il alluma une torche au char de feu du Soleil et il en détacha un morceau de braise incandescente qu'il glissa dans la tige creuse d'un fenouil géant. Puis, éteignant sa torche, il s'enfuit sans être aperçu et donna le feu aux hommes. Irrité, prétextant une aventure entre Prométhée et Athéna, Zeus fit enchaîner Prométhée, nu, à une colonne dans les montagnes du Caucase où un vautour vorace lui dévorait le foie toute la journée (voire image). Et il n'y avait pas de terme à sa souffrance, car toutes les nuits son foie se reconstituait... Cette figure mythologique est donc celle de la condition humaine: Prométhée est sacrifié pour avoir aidé les hommes, dont il est le créateur selon certaines sources. Et là encore, la réinjection du "We'll never die" prend tout son sens: ici, il s'agit de cette condamnation éternelle qui empêche Prométhée de mourir, et l'oblige à endurer son supplice pour toujours.
Le second couplet place le "petit garçon perdu" au milieu d'un "désert". S'agit-il encore une fois de l'ostracisme que nous avons évoqué précédemment, où la victime rédemptrice est menée loin de la cité ou tribu où elle vivait? Le désert évoque en tout cas une région du monde, pour grossir le trait, le Proche-Orient. Nous pouvons alors directement songer au conflit israélo-arabe, qui perdure depuis déjà plusieurs décennies. Chacun a pu voir des enfants victimes de tirs ou bombardements; c'était déjà le cas en 1985. Le texte ne prend pas parti dans le conflit, même si le jeune garçon "perdu [dans le] désert" fait immédiatement songé aux palestiniens dépossédés -de force- de leur terre d'origine. On comprend ici que l'humain est une nouvelle fois sacrifié au nom du religieux, ce que confirme la suite du couplet. En effet, la vie du petit garçon, considérée comme une simple "petite goutte de sang", est métaphoriquement l'incarnation d'un "brin d'encens", fumée dont on se sert pour célébrer Dieu. L'existence n'est un fait que pour Le glorifier, quitte à ce qu'elle se sacrifie elle-même. L'encens est le symbole religieux par excellence, car le latin religere exprime le lien (relier) entre les hommes et Dieu, or l'encens permet d'élever les prières des hommes vers ce dernier. L'usage de l'encensement, qui est universel, a partout la même valeur symbolique : il associe l'humain à la divinité, le fini à l'infini, le mortel à l'immortel. La vie de notre enfant perdu ne vaut donc ici que parce qu'il porte en lui la célébration de Dieu, et non par son existence même.
La seconde partie du second couplet confirme lui aussi le sacrifice de l'homme pour un idéal qui le transcende. La référence à Gavroche nous éloigne bien loin du désert puisqu'elle nous ramène au très grand roman de Hugo, Les misérables. Fils des Thénardier qui ne l'aimaient pas, il vit dans la rue, incarnant le gamin de Paris débrouillard, gouailleur, mais véritablement attachant. Il combattra également en participant à une barricade, où il trouvera la mort. C'est très certainement à cette fin que se réfère We'll never die: le jeune garçon se sacrifie lui-même au nom d'un idéal, ici révolutionnaire. On revient alors immédiatement au conflit israélo-arabe évoqué précédemment, ou des enfants mêmes sont armés pour combattre "l'ennemi" (c'est l'Intifada). On ne peut éprouver que des difficultés à comprendre ce genre de sacrifice, et la parallèle "Gavroche"/"bidoche" est d'autant plus tragique qu'il fait de l'enfant-héros un simple morceau de viande! A l'opposé de l'acception courante que l'on peut en avoir, l'inhumanité générée par la guerre fait de l'enfant non plus une fin en soi, mais un moyen, un instrument au service d'idéaux politiques ou religieux qui ne méritent pas de tels sacrifices.* "Rester en vie c'est moche" peut tout à fait être alors interprété comme la phrase que l'on martelle aux futurs sacrifiés de l'Intifada afin qu'ils accomplissent leur besogne sans crainte. Immédiatement se dresse le trait du kamikaze, qui devient par sa mort un véritable martyre, celui d'une cause idéale. Souvent des enfants ont ainsi été "employés" pour se faire exploser avec ceux qui sont considérés comme l'ennemi. Je me souviens d'un reportage sur la guerre de Tchétchénie, où des pères posaient leurs propres fils et filles sur des bombes: les soldats russes ne pouvant consciemment passer sur ces enfants avec leurs tanks, sortaient de ceux-ci pour les enlever de leur chemin, et périssaient dans la déflagration en même temps que les innocentes victimes. Ces tragédies sans nom, qui ont encore cours aujourd'hui, ne peuvent que révolter. La dimension de martyre (considérée dès lors comme une récompense pour le futur sacrifié) se confirme par les derniers vers: "tu seras un ange là-bas, au nom d'Allah, alleluïa". Il s'agit évidemment ici de la vie de félicité (avec les sept vierges) frauduleusement promise aux martyres après leur mort. La référence à Allah explicite clairement le contexte israélo-palestinien, alors que le terme alleluia signifie en hébreux "Louez le Seigner": le sacrifice du garçon doit être considéré comme un hommage à Dieu (voire réflexion précédente), et un moyen incontournable de gagner le paradis.
Deux vers anglais (peut-on considérer qu'ils font office de refrain?) tranchent avec le couplet. "Dawn is breaking now/ How long does it take to die" (que l'on pourrait traduire par "L'aurore se brise/ Combien faut-il de temps pour mourir?") est interprété par Carole Frédéricks. Ils seront répétés plusieurs fois par la suite dans la chanson, mais leur signification reste trouble. Est-ce la pensée du futur kamikaze qui voit son dernier jour se lever, et attend son dernier moment avec appréhension? Ou l'aurore ne symbolise-t-elle pas le jeune garçon lui même, dont la vie se brise (attentat, victime des tirs ennemis)? La suite semble aller dans cette acception.
Le dernier couplet s'apparente aux premiers, mais quelques différences significatives sont survenues. Très certainement le passage du refrain, et donc l'acte du kamikaze ou le tir-bombardement sur l'enfant, sont-ils à l'origine de ce bouleversement. Le petit garçon de "perdu" est devenu "foutu" (on peut penser à son agonie, et la mort qui surviendra bientôt). "Le désert" ne l'a plus seulement "déchu" de son statut d'enfant, il "l'a eu". Ici, la critique de la folie des hommes qui sacrifient leurs propres enfants est évidente. Le kamikaze-martyre s'est fait manipulé, il rencontre une souffrance énorme par opposition au paradis promis (dénonciation des politiques et religieux qui pour parvenir à leur fin ne sont pas à quelques cadavres près?). "Ta pauvre main tendue" (par opposition aux deux mains qui prient au début de la chanson) précise l'image d'un enfant décharné, ayant perdu l'un de ses deux bras, suite à l'explosion. Il ne prie plus alors, mais la douleur énorme fait qu'il "crie à corps perdu" (notons d'ailleurs la double signification remarquable ici de "à corps perdu"). La mort est arrivée prématurément au jeune sacrifié: "T'as fait la guerre pour ta mère/Elle t'a mis au monde en terre" confirme le contexte de l'Intifada, de l'"aurore brisée" à cause de l'idéal recherché par ses propres parents... Le jeune garçon, mis à mort indirectement par ceux qui lui ont permis de voir le jour (même si cela n'est pas aussi simple, puisque le combat d'une population n'a évidemment pas pour but la destruction de sa progéniture, bien au contraire), n'est plus alors qu'une dépouille, dont le sang lave le front de sa famille et abreuvera les rapaces (voire premier couplet).
Par ses références à Job (religion), Prométhée (païen), enfants de la guerre pour les idéaux de leurs pères, We'll never die est une superbe chanson sur le sacrifice de l'humanité. Il s'agit également de l'un des rares textes peut-être politisé de la carrière de la chanteuse. Ce titre, par son texte (reconnaissons le grand talent d'écriture de Laurent), sa mélodie, sa musique aurait pu être un tube à mon sens, et c'est sans doute pourquoi il a été valorisé en étant commercialisé au Canada. N'oublions pas qu'un hommage lui sera rendu en 92 par la création d'un remix inédit, et que "nous ne mourrons jamais" sera prononcé sur Giorgino par les deux principaux personnages. Malheureusement, aucune prestation live ou télévisée ne viendra illustrer la chanson.
*A écouter: Morts les enfants de Renaud




